lundi 28 septembre 2026

Et si nos élites étaient incapables de nous préparer au monde qui vient ? Analyse et pistes d'action

 

 

Et si nos élites étaient incapables de nous préparer au monde qui vient ?

C'était le titre d'un article de MetaMedia du 4 janvier 2016 reprenant quelques enseignements d'une conférence de décembre 2015 "Les entretiens du nouveau monde industriel". 

C'était aussi le thème de mon livre de 2008 très mal nommé "Nous et le reste du monde" (il aurait dû s’appeler "La déconnexion des élites") et de mon intervention à la conférence Souveraine Tech de 2024, axée sur les conditionnements et formatages intellectuels des "élites" en France. Ce sujet me taraude depuis longtemps, depuis un premier article dans le Figaro Economie en janvier...1996 intitulé "L’embarras des élites" rédigé à la demande du remarquable économiste qu'est Jean-Jacques Rosa.

Il ne s'agit pas de gloser sur "les énarques", les polytechniciens, etc. ni sur des personnes en particulier, mais ce qui est plus grave, de réfléchir sur les conditionnements intellectuels des décideurs de l’État, des grands entreprises et des politiques, des médias, puisque jusqu'à présent, les premiers les irriguent. 

On parle de réforme voire, pour ma part, de reconstruction de l’État, mais rien ne se fera sans un travail de fond et une révolution culturelle de ces élites. J'espère encore une auto-révolution. Pour appréhender le monde tel qu'il est et donner un axe à l'action publique. 

L'Etat est critiqué partout, obèse, non stratège, myope, etc. etc. Mais chaque fois que j’ai discuté avec des responsables, notamment sur des sujets sensibles liés à la souveraineté ou nécessitant des réformes, j’ai été frappée du même type de réponses, de bonne foi pour la plupart : "on a cherché autre chose mais rien n'était possible". Au choix : pas d’offre française ou européenne, efficacité et pragmatisme avant tout, nous sommes dans une économie ouverte..."Mais regardez comme nous sommes attractifs, les investisseurs étrangers se précipitent...". 

L'arbre qui cache la forêt des insuffisances. Une incapacité à sortir de la boîte, du cadre. Juridique, économique, politique, idéologique.

Alors les observant (et en faisant censément partie tout en essayant depuis toujours de résister aux formatages) je me suis dit que tous ces décideurs étaient peut-être conditionnés par un même formatage intellectuel. Lequel ? Un mélange paradoxal entre l'aspiration au libéralisme et à la gestion privée et une tradition technocratique lourde héritée des ... Maires du Palais de l'époque mérovingienne (eh oui) et érigée en mode de gouvernance politique  du pays. 

 Ci-dessous mon analyse résumée (I), pourquoi tout cela est-il un problème (II), que faire (III).

 

I. Mon analyse résumée (déjà exprimée dans plusieurs de mes publications).

1. Une aspiration au libéralisme, mal compris mais érigé en dogme sur la base d'un lobbying d'idées venu d'outre Atlantique et renforcé depuis les débuts de la mondialisation des années 80

Les années 1980-2000 de la mondialisation dite heureuse ont vu l'avènement d'un système mondial structuré que j’ai appelé la gouvernance libéralo-morale avec 2 pendants :

- le néo-libéralisme avec la prise en mains du libéralisme par les financiers, les grands fonds et l’essor de quelques multinationales bien concentrées. Le tout avec l’appui des institutions internationales et européennes ;

- puis peu à peu, en contrepoids, l’essor des théories dites progressistes, développement durable, avec le rapport Brundtland qui lancera le terme en 1987 puis toutes ses déclinaisons. RSE, ESG, climat, etc. etc.

C’est la dérégulation générale compensée par l’auto-responsabilité des agents économiques, sous l’égide de standards établis et contrôlés par des tiers censés être indépendants, en particulier les ONG, Instituts de standardisation, grands cabinets d’audit et de conseil, think tanks et même les universités américaines qui tous véhiculent le même message. Les entreprises puis les Etats eux-mêmes y sont soumis.

Dans ces jeux, pas de place pour l’Etat régalien. Car l’Etat, depuis la chute du mur de Berlin, est devenu le mouton noir, facilement caricaturable d’autant qu’il a été lui-même incapable de se réformer. La notion d’intérêt général périclite, renvoyée à des relents de collectivisme.

Attention, je ne dis pas que notre Etat d’avant 1990 fonctionnait bien. Au contraire. En France, dès cette époque il était à réformer pour mieux coller aux réalités internationales mais rien ou presque n’a été fait et on a pensé que les recettes managériales issues du néo libéralisme y pourvoiraient. Et cette pensée s’est figée dans un conditionnement de plus en plus  solide.

Et surtout, on a installé l’idée que rien d’autre n’était possible.

Ce formatage de la pensée n’est pas tombé du ciel. Mais de mouvement d’idées nés dans les think tanks américains des années 70, abondamment relayés par toute une galaxie de réseaux d’influence puis par l'essor du numérique et des multinationales du numérique qui ne sont pas que des puissances économiques mais aussi politiques, elles sont dirigées par des gens qui ont des idées souvent très structurées. (Aujourd’hui d'autres influences arrivent avec l'IA et ses seigneurs, par exemple un Peter Thiel, qui avant cofondé PayPal, puis Facebook, puis Palantir, ne fait pas mystère de ses convictions libertariennes. Derrière Thiel et compagnie il y a René Girard mais aussi Ayn Rand et aujourd’hui Curtis Yarvin. On peut assister à de véritables reformatages du monde, et pas nécessairement par des régimes autoritaires mais par la reconfiguration de la réalité).

2. La puissante tradition technocratique française

Le problème au sein de l'Etat français, c'est la confusion entre les outils de la doxa libérale mal digérée et les vieux réflexes technocratiques enracinés depuis des siècles. 

 1. D’un côté, le management privé est glorifié et mythifié en particulier par des gens qui n’y ont jamais mis les pieds. Et surtout, la doxa que ce management doit s’appliquer à l’Etat.  Avec le new public management dont les RGPP des années 2008 sont une illustration, des "outils" sans vision, en tout cas certainement pas celle de l’intérêt général. Démembrements, créations d’agences à qui sont dévolues des missions d’Etat, recours aux cabinets de conseil seuls jugés aptes à manager et même à réfléchir. Cette pensée a fasciné des élites en mal de réorganisation intellectuelle après la pulvérisation due à la mondialisation, qu’ils n’avaient pas préparée.  

Les corps de compétences régaliens (Ponts, Mines, Eaux et forêts, agriculture, etc.) qui structuraient l’Etat ont été peu à peu affaiblis, pour finir avec la suppression des corps des diplomates et ses préfets. 

2. MAIS de l'autre côté et c’est là la spécificité de la France cette idéologie pseudo-libérale a fusionné avec un autre conditionnement historique qui est celui de la puissance de la technocratie. Nous avons fait du copier-coller néo-libéral en gardant d’anciens conditionnements que justement il fallait réformer. Avec en conséquence un phénomène spécifique, une sorte d’alliance contre-nature : une technocratie et une bureaucratie toutes-puissantes agissant au nom d'outils d'un pseudo management privé "efficace" qui devait réformer l'Etat et rationaliser son budget. Les démembrements, créations d'agences, et les normes sociales et éthiques pour compenser, ont en fait accru la puissance de la technocratie, les dépenses publiques et les impôt pour un résultat unanimement critiqué. Le vieux réflexe technocratique a adopté ces outils avec enthousiasme pour servir ses penchants régulatoires le plus exacerbés. A l’hôpital 30% du temps passé en reportings. On a créé des agences et des autorités indépendantes pour remplacer de manière censément plus efficace ce que l’État ne fait plus, on a multiplié les instruments quantitatifs qui donnent bonne conscience, les audits et obligations dans tous les sens. L’importance accordée au quantitatif devient un vrai conditionnement en soi. Cette fascination glisse facilement vers celle de l’outil technologique et du techno-solutionnisme, à qui on peut demander toujours plus, et surtout avec l’IA, les outils sont en eux-mêmes omniscients, y compris pour déceler par des algorithmes si une pensée est correcte ou non. Evidemment cette pensée est encouragée par ceux qui détiennent la puissance sur les algorithmes. 

 Et la production n’en est pas pour autant encouragée, car on n’est ni en libéralisme ni en Etat fort. Dans ce schéma, l’Etat n’est plus vu que comme un énorme centre de redistribution. 

3. L'enfermement intellectuel 

 Les élites vivent dans un petit monde confortable avec les mêmes sources d'information assez limitées, elles-mêmes porteuses de nombreux conditionnements, qui critiquent beaucoup les personnes mais jamais ou presque ne remettent en question les dogmes de base de la gouvernance du pays. Un certain nombre des biais cognitifs que l’on étudie en intelligence économique sont à l’œuvre. Le biais de conformité, car aujourd’hui tout le monde pense ainsi, le biais de confirmation (ne pas voir ce qui ne va pas dans son sens), le biais hiérarchique, si le chef pense ainsi c’est que c’est vrai, le biais de réalisation (on est déjà allé tellement loin dans le système qu’on ne peut plus reculer sous peine de tout devoir casser et reconstruire), etc..Il y a aussi la facilité de travailler avec des gens qui ont la même approche. Ou la paresse de chercher une autre solution, par peur de ne pas être dans le moule. Et bien sûr de ne plus recevoir les avantages matériels liés à ce partage de conceptions.   

Une raison de fond est le vide doctrinal abyssal de l'action de l’État. J'y reviendrai dans l'article (2). Les solutions faciles présentées par les papes du management ont comblé ce vide.

 

II. Pourquoi tout cela est-il un problème ? 

1. Ces conditionnements sont un problème car ils empêchent de voir le monde qui vient, et déjà depuis longtemps. Par exemple la montée des BRICS qui pensent différemment et qui ont leurs objectifs de puissance (si jamais on les voit, on pense qu’ils pensent mal et qu’il faut encore mieux leur enseigner notre système), les subtiles stratégies chinoises de coopétition notamment via les transferts de technologies, et bien sûr les règles imposées par les États-Unis et jamais discutées. L’isolement croissant du "camp occidental" qui campe sur son système de plus en plus figé. 

2. La réponse par le verbe : pour faire face à ces problèmes que tout de même on ne peut pas ne pas voir, en France, plus qu’ailleurs, le verbe est plus que jamais devenu action. Tu l’as dit, tu l’as fait. On donne l’impression d’agir. Les mots clés du moment sont repris, sans leur sens initial et profond, souveraineté, service public, État stratége...on a les éléments de langage et des contenus véhiculés par les réseaux sociaux et les spin doctors. Outre qu'elles détruisent la confiance, ces dérives neutralisent les tentatives de véritable réforme. 

3. Ces conditionnements sont aussi un problème car il est impossible de développer  des projets politiques hors ces cadres mentaux. Et quand tout ce qui ne pense pas ainsi, que ce soit au plan économique ou politique est disqualifié, alors le conditionnement peut tout simplement amener à la disqualification de la pensée différente. Voire à l’autoritarisme.  

NB. Dans ces blocages, le numérique est un lieu charnière fondamental.  Le regretté Bernard Stiegler disait : Le smart power a été concédé aux Etats-Unis par défaut d’une politique européenne, alors que le web avait été inventé en Europe. Il faut réinventer le web. C’est un enjeu planétaire. Ca passe par une nouvelle politique de recherche. Car dans le smart power, le savoir est fondamental. Ne nous laissons pas leurrer par le storytelling libertarien. La société industrielle ne va pas bien, mais le numérique – puissance destructrice-- qui devait soigner le malade, est en train d’aggraver la maladie.  (...) Aujourd'hui, nous avons une massification de comportements mimétiques pilotés par des puissances exclusivement privées et par le marché.

 

 III. Alors que faire ? 

 1. Sur le moyen long terme, un corpus doctrinal de l’intérêt général et de la souveraineté revisité (Cf. notre livre collectif "Intérêt général et marchés : la nouvelle donne " de 2017) 
a) Un intérêt général intégrant la responsabilité des acteurs privés et redéfinissant le cadre d’intervention de l’État de manière précise.  
b) Réhabiliter l’universalisme avec toutes ses déclinaisons économiques et juridiques : la règle générale est la doctrine qui garantit le moins mal la liberté dans un cadre commun. C’était la base de notre droit romano-germanique. 

2. Tout de suite : s’attaquer à une réorganisation de l’État fondée sur ces nouveaux principes, sur du sens. avec des méthodes immédiates. Sortir du conditionnement que l’État n’est pas réformable et que seul le management privé peut le sauver. En revanche s’inspirer de ce qui marche ailleurs quand c’est pertinent. 
Quelques exemples concrets :  réorienter très vite la commande publique pour soutenir et développer le vrai secteur privé (
ç’a été la base du développement de la Silicon Valley) ce qui permettra accessoirement de faire des économies sur toutes les aides publiques aux entreprises, sortir de la notion unique de redistribution ; supprimer les doublons administratifs, je peux déjà vous en donner plusieurs ; supprimer des agences et démembrements, notamment dans les sphères de la santé (rapport de la sénatrice Christine Lavarde 2025); supprimer le recours à des cabinets extérieurs quand la compétence interne existe  (rapport de la sénatrice Eliane Assassi 2022) ; reportings à largement réduire pour les remplacer par la responsabilité individuelle ce qui implique le courage de démettre ceux qui en manquent. Tout cela aura en plus des impacts budgétaires positifs, mais avec du sens. 

3. Au sein de l’État réhabiliter l’intelligence économique et stratégique, qui va bien plus loin que l’économie. En termes de méthode, l’IE est irremplaçable, elle permet de regarder en permanence les évolutions, de s’y comparer, de prendre conscience des origines des influences, de repérer les signaux faibles qui si on les ignore vont produire des montagnes.  Bref de se déconditionner et d’agir sur des bases éclairées. Y former urgemment les "élites" dans leurs écoles pour  réapprendre aux futurs dirigeants publics comme privés à analyser et questionner

4. Introduire à l'école de vrais enseignements et outils d‘esprit critique. Avec des méthodes très simples de comparaison de sources d'information, aussi par la littérature et l'histoire (apprendre à connaitre d'autres mondes), une vraie transmission des connaissances, Quelques heures d’IE en tant que discipline dans tous les enseignements supérieurs serait aussi particulièrement utile. Ce que j’avais commencé à négocier avec les responsables des grandes écoles quand j’étais D2IE.

La souveraineté dont on parle tant depuis peu ne s'exercera sereinement qu'au prix de ces changements.
 

Conclusion 
Économiques, politiques, de gouvernance, 
les conditionnements intellectuels ou idéologiques des élites françaises sont  liés et sont une source majeure des dysfonctionnements que nous connaissons. Cependant, je ne voudrais pas être trop négative et je pense que l’Etat français dispose toujours de compétences insoupçonnées et souvent inutilisées. En témoigne l’organisation parfaite des JOP, qui démontre de vraies compétences régaliennes. Nos entreprises sont également excellentes et reconnues comme telles à l'étranger. Par ailleurs, nombreux sont ceux qui s’interrogent, y compris au sein des élites elles-mêmes. Mais il faut se réveiller très vite sous peine de l’être très brutalement.  Personnellement je n’aime pas les réveils brutaux ni surtout la violence. 
Il est urgentissime pour repartir positivement que les élites en place fassent leur révolution culturelle, s'ouvrent et pour cela que les jeunes et tous les citoyens soient réarmés intellectuellement. 

Et si nos élites étaient incapables de nous préparer au monde qui vient ? Analyse et pistes d'action

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